La Suisse voudrait bloquer les sites de téléchargement illégaux?

3246074564_0f51bc883aDonc l’autre jour j’ai lu que la Suisse envisagerait de bloquer les sites de téléchargement illégaux ; enfin, on n’en est pas encore là, mais on a le groupe de travail sur le droit d’auteur (AGUR 12) réuni par le Département fédéral de Justice et Police qui propose de bloquer les sites donnant accès à des contenus piratés. Encore une belle ineptie qui montre le décalage pouvant exister entre les politiques et la réalité, en particulier en ce qui concerne les nouvelles technologies. Jetons un coup d’œil un peu plus approfondi sur la chose.

En préambule, je signale que je ne suis pas fondamentalement pour le piratage. Au contraire, je pense que les créateurs devraient être à juste titre rémunérés pour leur travail (attention, dans cette phrase je parle de « créateurs » et de « à juste titre », avec tout ce que cela implique par rapport à l’industrie actuelle du divertissement). Mais quand on est confronté à une industrie qui justement ne veut pas être à l’écoute des besoins des utilisateurs, le piratage prend évidemment le devant. Rappelons encore 2-3 points. Le piratage n’est pas du vol ; c’est de la contrefaçon, c’est illégal, c’est pas mal de choses, mais pas du vol car on ne dépossède pas l’autre de quelque chose. De plus, en Suisse, le téléchargement n’est pas un délit, c’est la mise à disposition qui est punissable (du coup tout passage par le peer-to-peer fait automatiquement une mise à disposition).

Bien, maintenant si on jetait un coup d’œil à quelques un des éléments qui font que cette proposition est ridicule…

Tout d’abord ce n’est pas tellement faisable techniquement. On va faire quoi? Que tous les gens ayant une IP suisse ne puissent accéder à ces sites? Bien, alors on va voir un développement des VPN, de logiciels masquant l’IP ou faisant apparaître une IP d’un autre pays (qui deviennent super simples à utiliser même sans grande expérience informatique). Du coup, hop on passera à côté. Et puis on ne pourra jamais bloquer tous ces sites puisque cela impliquerait une mise à jour quotidienne d’une liste de milliers d’entrées ; d’autant que ces sites jouent au chat et à la souris en trouvant des moyens pour se dissimuler et ne pas apparaître comme nuisibles. Ou alors on demande aux fournisseurs d’accès de bloquer certains sites, mais alors le problème de la liste à mettre à jour se posera toujours. Et les FAI n’ont pas tous les moyens d’effectuer ce genre de filtrage.

Quid dès lors de la neutralité du net? Ce grand principe stipule que tout un chacun doit avoir accès à l’entier d’internet, où qu’il soit et quelque soit son FAI. Bloquer ainsi des sites de manière péremptoire revient à une censure. A un blocage du web. On stigmatise l’utilisateur au lieu de s’en prendre au créateur de contenu illégal. C’est finalement la même idée que l’on retrouve dans les pays pratiquant une censure du net et reconnus comme ne respectant pas les droits de l’Homme ; bloquer unilatéralement certains contenus n’est pas une bonne solution.

Techniquement, bloquer l’accès à ces sites pourrait aussi impliquer du DPI, deep packet inspection, à savoir donc une observation sous la loupe de toutes les informations transitant par votre connexion web afin de bloquer les contenus non désirés. Un peu comme si la Poste ouvrait chacune de vos lettres pour en étudier le contenu pour savoir si vous effectuez des activités illégales. La vie privée en prendrait un sacré coup quand même et ce n’est pas souhaitable non plus. Une telle mesure n’est absolument pas proportionnelle à la gravité du délit commis.

Et puis bon c’est bien joli de vouloir interdire les sites de téléchargement illégaux. Mais ces sites sont la preuve que le public ne trouve pas son bonheur dans l’offre légale. Les bloquer s’avère une mesure plus simpliste que de simplement vouloir repenser l’industrie du divertissement. Visiblement les acteurs du milieu n’ont toujours pas pris la mesure des besoins et envies du public, par exemple les éléments qui me feraient payer pour une offre légale de téléchargement. Mieux vaut s’en prendre aux autres que de se remettre en question. C’est tellement plus confortable.

J’espère que nos politiques ne cèderont pas à l’appel du chant des sirènes lobbyiste de ce groupe d’intérêt. La nouvelle génération d’élus est plus au courant de ce genre de chose et j’espère qu’ils lutteront pour défendre notre vie privée et la neutralité du net.

 

Crédit photo : Téléchargement, par Audesou, licence CC, sur flickr.com

5 réflexions sur « La Suisse voudrait bloquer les sites de téléchargement illégaux? »

  1. Oui je m’en souviens de celui-là… Je crois même qu’à l’époque je l’avais signalé sur ce blog. Reste à espérer que les politiques ne réagissent pas juste aux appels du pied d’un lobby.

  2. J’espère aussi qu’ils ne céderont pas, mais je ne fais pas beaucoup d’illusions. La seule chance qui nous reste, c’est que l’effondrement des « industries cultures » (oh, le bel oxymore que voilà!) ira plus vite que la législation suisse, mais même là, j’ai des doutes.

    Il est clair que tous les signes sont là pour annoncer la non-viabilité du système de copyright tel qu’il est actuellement en place, mais le chemin que prennent les poids-lourds du secteur n’est pas celui de la réforme. Leur position va continuer à ce se raidir jusqu’à ce que quelque chose casse.

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