Little Brother

Comme il faut un début à tout, j’ai lu mon premier bouquin de Cory Doctorow. J’avais beaucoup entendu parler du monsieur, un grand défenseur des libertés sur le web, de la distribution libre de la culture, de tout plein de choses du genre. Pas étonnant donc que ses bouquins se retrouvent sous licence Creative Commons et soient distribués gratuitement en format électronique, ce n’est qu’une juste application de ses idées. Juste ce qu’il faut donc pour me permettre de découvrir son œuvre… et pour me donner envie d’acheter ses bouquins parce que ça me plaît vachement et que Doctorow mérite que je le soutienne. Ben ouais, c’est ça le paradoxe qui défrise complètement les tenants de la distribution classique (aussi bien en livres qu’en musique d’ailleurs) : une culture distribuée gratuitement mais que les gens achètent quand même.

J’ai commencé par Little Brother, dont j’avais entendu parler pour la première fois chez Alias (avec une couche de plus chez les corbeaux). Et ce fut du bonheur. Présenté comme un livre pour ados parce que le héros a 17 ans et que le lecteur peut ainsi s’identifier très facilement, ce bouquin va toucher bien plus de monde. Il traite de toutes ces petites questions de libertés individuelles, droits fondamentaux, surveillance, techniques de contrôle, caméras, hacking, etc. Bref, que du bonheur. Un livre engagé, et dont la lecture pousse à l’engagement, ou tout au moins au questionnement. A une époque où j’ai l’impression que les jeunes sont de moins en moins révoltés et engagés, cet ouvrage est à mettre entre toutes les mains pour réveiller un peu les consciences. Parce que même si c’est romancé, ça se base sur du plausible, de l’existant, du technologiquement juste et à jour (ou disponible demain). Et ça, ça fait peur.

Le livre est raconté à la première personne par cet ado donc, un ado standard, ni le pur nerd enfermé dans sa piaule ni le frimeur quaterback qui se tape toutes les filles. Marcus, habitant San Francisco. Ou plutôt « w1n5ton » comme il se présente dans le premier paragraphe ; ah ben ouais tout de suite un personnage qui se présente avec son surnom en l33t, ça pose le genre. On est dans un bouquin contemporain, à fond dedans, avec un auteur qui sait ce qu’il dit et qui ne paraît pas ridicule à vouloir mettre du faux web 2.0 dans ses textes pour faire djeunz. On sait tout de suite où l’on va. D’ailleurs j’insiste sur le contemporain. Ce bouquin est certes une fiction, mais pas de la science-fiction. Les technologies présentées existent, tiennent la route, sont possibles. C’est du solide, du crédible, de l’étayé (il y a même des explications et des liens en annexe du bouquin pour la documentation).

Bref, notre Marcus joue avec ses potes à un jeu se passant moitié online moitié en vrai, les indices de l’un et de l’autre se mélangeant. Parce que Marcus est passé par le jeu de rôles sur table, le grandeur nature, les divers types de jeu vidéo, massivement multijoueurs ou pas ; bref, une culture qui parlera à pas mal de monde, et un personnage qui tient la route, auquel il n’est pas difficile de s’identifier. Au cours de leur partie, avec ses 3 potes, ils sont soudainement pris dans une panique ambiante énorme. Il semblerait que des terroristes aient frappé la ville, envoyant ad patres un bon paquet de victimes innocentes. Ni une ni deux, en moins de temps qu’il en faut pour dire « game over », le département d’Etat de la sécurité intérieure (DHS) prend la ville sous son aile bienveillante en y instaurant un état policier, un lieu de non droit et de privation de liberté, embarquant au jugé toute personne ne jouant pas le mouton absolu ; dont Marcus et ses amis. Le héros va ainsi se retrouver embarqué dans une lutte contre cette autorité imposée, injustifiée, implacable. Méthodes de contrôle contre techniques de hacking. La liberté passera par la liberté d’expression et les réseaux. Et par les jeunes. Marcus va déclencher une résistance fabuleuse qui prendra aux tripes, face à une injustice dure et froide, poussant parfois à des actes désespérés qu’il n’avait pas prévu. Le héros au grand cœur pris dans des trucs qui le dépassent et ne contrôlant pas tout. Loin d’être invincible, d’être un surhomme, Marcus va tenter de tirer son épingle du jeu.

Ce bouquin fait peur. Franchement. Quand on se dit que tout ce qui est dedans existe, que tout cela est applicable, on peut se demander où va le monde. On voit de plus en plus d’articles et de news sur la neutralité du web, la liberté d’expression, les techniques de contrôle, les lois de type HADOPI ou les accords genre ACTA, les états policiers, les caméras de surveillance. Doctorow pousse tout cela à son paroxysme et pose les bonnes questions : jusqu’où peut-on contrôler la population pour faire croire que l’on se défend contre le terrorisme? La liberté individuelle doit-elle (et peut-elle) être soumise à une prétendue sécurité globale? L’état policier complet est-il la réponse à apporter aux violences et aux émeutes? La riposte policière musclée ne pousse-t-elle pas à davantage de rébellion? Faut-il recourir à la désobéissance civile quand le pouvoir de l’Etat va à l’encontre du bien-être des habitants? Et c’est en cela que ce bouquin est bien plus qu’un roman pour ados. Oui Marcus a 17 ans ; et c’est cette génération qui peut changer l’avenir. Mais le fait d’ouvrir les yeux n’est pas réservé aux ados.

Ajoutons encore une excellente documentation sur le fond et les divers sujets abordés. J’ai déjà parlé de l’aspect technique qui est maîtrisé. Mais ce n’est pas tout. Les références à la contre-culture sont nombreuses et solidement étayées. Les explications historiques sur le passé contestataire de San Francisco sont particulièrement agréables et intéressantes. On sent l’auteur soucieux du détail. Et c’est un gros plus.

Un très très bon livre donc. Des ficelles parfois un peu grosses certes, et quelques facilités scénaristiques quand même (la conclusion va presque un peu trop vite) ; et finalement heureusement qu’il y a cet aspect nous rappelant que l’on est face à de la fiction, parce que sinon cette vision du monde fait froid dans le dos.

Quelques détails pour agrémenter la lecture… Chaque chapitre est pourvu d’une dédicace pour une librairie ou une chaîne de librairies, avec un petit texte de l’auteur expliquant ce qu’il y apprécie. La préface détaille les questions de droits d’auteurs et de copyright et de Creative Commons. La postface est faite par des experts en sécurité qui expliquent pourquoi le secret n’est pas le bon choix. Bref, un ouvrage qui, dans son ensemble, cadre parfaitement avec les idées véhiculées par l’auteur ; un auteur entier, sans contradictions, qui fait ce qu’il dit et dit ce qu’il fait.

Alors courez vous le trouver et bonne lecture!

2 réflexions sur « Little Brother »

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